"Qui se Souvient des Hommes"
Terre de Feu,
Chili
2014

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« Les Argentins, les Chiliens et les Européens ne peuvent durablement vivre dans une société démocratique de paix et de solidarité tant qu’ils n’auront pas pris conscience de leur responsabilité, reconnus et réparé leurs torts vis-à-vis des indiens disparus de la Terre de Feu et des violences qui leur ont été infligés. Ils sont probablement les seuls peuples de la planète qui ont été complètement décimé au contact des Européens. » Anne Chapman Mon projet est tout d’abord un hommage. Un monument pour se souvenir, se souvenir pour ne pas recommencer. Un moyen de répondre au devoir de mémoire. Le génocide des Indiens d’Amérique extrêmement contesté n’est pas pleinement reconnu par les autorités d’aujourd’hui, il n’existe que très peu de mémoriaux et encore moins pour des peuples comme ceux de la Terre de Feu dont le passage n’a pas marqué l’environnement ou l’histoire de l’humanité. Réinventer l’idée du mémorial, trouver de nouvelles pistes, de nouveaux moyens dans l’architecture pour se souvenir. Utiliser l’architecture, le décors, la mise en scène pour transmettre des émotions, le souvenir par l’expérience sensitive de l’espace. Comment l’architecture peut-elle construire là où tout a été détruit, comment peut-elle se confronter à l’histoire? La grande conservation des imposantes pyramides Mayas ou des temples Incas par exemple et tout ce que l’on a pu retrouver de ces grandes civilisations et de leurs ancêtres suffit à faire perdurer leur passage sur terre. La trace de l’homme du passé est laissée par les puissants, les peuples qui dérangent, qui écartent la nature et s’implantent au détriment des peuples qui se fondent dans leur environnement et font partie intégrante, sans se dissocier, de ce qui les entoure. L’enjeu de mon projet est de permettre aux générations futures de se souvenir qu’ici, en Terre de Feu, pays hostile, qui s’ouvre peu à peu aux touristes en manque d’aventures, vivaient des peuples qui n’ont rien laissé. Il m’a paru important que ce mémorial soit en tout point un moyen de retranscrire symboliquement l’histoire, les coutumes et les rites des Selknams, un hommage à leurs croyances. Le visiteur doit être très fortement sensibilisé sur les conditions d’extermination de ces peuples.


La pyramide est un symbole très fort pour de nombreuses civilisations comme les Babyloniens, les Egyptiens, les Mayas les Aztèques... Elle symbolise l’échelle, l’ascension (pyramide amérindienne), la montée vers les cieux, vers l’extase, se rapprocher des dieux. La base quadrangulaire est le monde de l’assise, le monde terrestre et les arrêtes convergent vers un point unique symbole de l’unité primordiale d’où rayonne la manifestation du monde qui nous entoure. Les paliers sont les différents niveaux de spiritualité à atteindre. Les pyramides d’Égypte, elles aussi, évoquent «l’ascension» puisqu’elles sont supposées participer à l’élévation du Pharaon vers le ciel, à son départ vers la vie éternelle et vers Râ, le dieu Soleil. La montagne qui rapproche du divin. La pyramide inversée dans mon projet caractérise la décadence et l’extinction progressive entrainées par les Européens, sa base assise du monde réel se développe sous terre, vers la mort, l’oublie ce qui est enfoui. On descend le long des parois de cette pyramide par des escaliers entrecoupés de paliers symbolisant les différents stades du génocide, la colonisation, l’évangélisation, l’extermination de masse, la maladie, la séquestration dans des réserves, l’assimilation par métissage à la nation forte et enfin l’oublie totale de toutes les coutumes et la culture. Sa gigantesque base rectangulaire de 50 par 60 mètres de couleur claire vient se détacher totalement du paysage sombre et inhospitalier de terre de feu, on le repère de loin, il marque le lieu des faits. Il rappelle au visiteur que le génocide s’est passé ici. Sa vue d’avion est comme un point blanc sur une carte avec comme légende «ici des hommes ont été exterminés». Le grand rectangle blanc symbolise la page blanche, l’absence presque totale de traces laissées par les indiens fuégiens, ce peuple n’a pas écrit l’histoire.


À l’intérieur de la pyramide se développe une salle de forme ovale totalement miroir et inaccessible ; c’est le tombeau de la civilisation. L’oculus au-dessus de cette salle, visible au milieu de la base, laisse entrevoir, lorsque nous la découvrons de loins et en contrebas l’image comme un hologramme, le reflet de ce que renferme le tombeau. Cette image semble posée sur l’ouverture grâce au système élaboré de miroir, c’est un hologramme, une vue de l’esprit comme le souvenir, impalpable mais visible. Lorsque l’on s’approche, notre inclinaison face à l’ouverture change, et donc cette image ne nous apparaît plus ! Le mirage a disparu, retour à la réalité, ces indiens n’existent plus et n’existeront plus jamais. C’est aussi une manière de symboliser l’idée de duperie toujours présente dans la domination des hommes sur les femmes lors de la cérémonie du Hain. Sur les faces de la pyramide se développent des graphismes et des bas reliefs. Sur la première face j’ai demandé à l’artiste Max Figerou de dessiner une fresque exprimant les différentes facettes de la cérémonie du Hain.

Crédit Photographie - Arthur Fechoz

Crédit Oeuvre d'Art - Max Figerou, Fusain sur Canson